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Charlotte CORDAY






Egorgés, poignadés, enterrés vivants...

Le vrai Jean Kinck, Alsacien lui aussi, est un père de famille bientôt quinquagénaire, sérieux, travailleur qu’on n’imagine pas se vêtir de costume chamarrés. Son entreprise de filatures mécaniques fonctionne bien et il se préparait à retourner en Alsace pour y couler une retraite heureuse, entouré de sa femme et de ses enfants. Il est d’ailleurs parti, cinq semaines plus tôt, du côté de Wattwiller pour visiter une propriété, mais on ne l’a plus revu depuis. Il a écrit pourtant, pour rassurer les siens. Blessé à la main, il dictait ses lettres à son jeune ami : Troppmann. Celui-ci, né à Brunstatt, dans les environs de Mulhouse, le 5 octobre 1849, est comme lui un professionnel de la mécanique, plaçant à travers la France les machines inventées par son père. Malgré la différence d’âge, les deux Alsaciens ont sympathisé. Troppmann a tous les talents nécessaires pour s’enrichir à son tour, en cas temps d’industrialisation triomphante, mais il faut travailler longtemps et le jeune homme est pressé… Le mécanicien qu’il est aime aussi la chimie : il fabrique donc une bonne dose d’acide prussique avec laquelle il empoisonne Jean Kinck en Alsace, pour le dépouiller de ses économies. Prudent, le père de famille ne s’est toutefois déplacé qu’avec une petite somme : le reste de son capital est à la banque et Troppmann ne parvient pas à convaincre les caissiers qu’il a procuration. Il fait donc venir le fils ainé de sa victime, Gustave, qui ne parvient pas non plus à retirer l’argent et qu’il finit par assassiner aussi : on retrouvera son corp, le 26 septembre 1869, non loin du « champ Langlois » qui défraie la chronique. La correspondance de la famille Kinck montre tout le machiavélisme de Troppmann : se faisant passer pour le père « blessé à la main », qu’il a en réalité tué dès son arrivée en Alsace, il a écrit à la mère de venir à Pantin avec sa marmaille et l’argent du ménage. Le jeune homme, qui a passé de nombreuses soirées chez les Kinck à Roubaix, sait que la famille est riche, mais crédule. De bonne foi, Mme Kinck pense qu’elle va rejoindre son époux en Alsace et tombe dans le piège tendu par Troppmann. Elle est tuée, ses plus jeunes enfants égorgés et poignardés, les autres simplement assommés à coups de pelle, avant d’être enterrés vivants ! Troppmann, qui avait creusé les fosses à l’avance, disparait vite avec l’intention de vivre aux Amériques du fruit de son crime. Mais Antoine Claude fait diffuser partout son signalement et son nom.

Nuit d'insomnie et d'ivresse

Trop tard d’ailleurs pour épargner le déshonneur à sa famille : le nom de Troppmann est partout dans la presse, sa photo se vend à des milliers d’exemplaires, tout comme les complaintes diffusées par les colporteurs. Le 18 Janvier 1870, malgré un froid glacial, les Parisiens se rassemblent tout une nuit autour de la prison de la Roquette : le bruit s’est répandu que Troppmann serait exécuté le lendemain à l’aube et une sinistre kermesse s’improvise. Le comédien Victorien Sardou aurait participé aux essais de guillotine, un journaliste aurait joué les aides-bourreaux. Se réchauffant dans l’appartement du directeur, quelques hôtes de marque boivent et dînent en attendant le supplice, devenu spectacle. Parmi les témoins de l’exécution, Tourgueniev, si bien habillé que de jeunes titis le prennent pour le bourreau : »Le voilà ! » crient les gamins sur son passage. Entraîné là par son ami Maxime Du Camp. Le grand écrivain russe laissera de la sinistre soirée un récit qui ne sera publié qu’après sa mort : »Un océan entier d’êtres humains, hommes, femmes, et enfants, roulaient devant nous ses flots disgracieux et malpropres. Presque tous se taisaient […] La vie de tous les jours emportait encore ces gens-là. Pourquoi, pour quelle sensation étaient-ils sortis des rails de leur existence ? Il est terrible de penser à ce qui se cachait là-dessous. […] A peine le millième de la foule, pas plus de cinquante à soixante personnes, a-t-il pu, dans le crépuscule de cette heure matinale, à une distance de plus de cinquante pas, voir quelque chose à travers les lignes de soldats et les croupes des chevaux. Et les autres ? Quelle utilité, si minime qu’elle soit, ont-ils pu tirer de cette nuit d’insomnie et d’ivresse, de fénéantise et de perversion ? Je me rappelai le jeune blousard qui criait niaisement et dont j’observai la figure pendant quelques minutes. Se remettra-t-il aujourd’hui au travail en homme qui fait plus qu’avant la fénéantise et le vice ? Moi-même, quel profit ai-je tiré ? Un sentiment d’admiration involontaire pour l’assassin, le monstre moral qui a pu faire preuve le mépris pour la mort. Est-ce que le législateur peut désirer des impression pareilles ? De quel « but moral peut-on encore parler après tant de démentis donnés par l’expérience ? »

Jean Baptiste TROPPMANN

Jean-Baptiste Troppmann a onze ans quand ses parents s'installent à Cernay, près de Thann dans le Haut-Rhin. Enfant de frêle stature mais d’une énergie peu commune, intelligent mais introverti, il est gâté par sa mère qui le préfère à ses deux autres frères aînés. Il travaille comme ouvrier mécanicien dans l’atelier de fabrication de son père, Joseph, qui dirige la petite société Troppmann et Kambly. Ce père, inventeur ingénieux et fécond, détient plusieurs brevets qui touchent à l’amélioration de divers matériels de filature. L’avenir du garçon semble tout tracé : promouvoir ces matériels dans toute la France.


Toutefois, sous l'emprise permanente de l'alcool, Joseph Troppmann dépense sans compter et compromet l'avenir de son entreprise. Sans doute cette situation a-t-elle pesé sur l’esprit de ce fils qui reste taciturne, peu sociable et perdu dans ses pensées :


« Je ferai quelque chose qui étonnera l’univers. »


Comme Jean-Baptiste avait déjà compris que les affaires paternelles ne seraient jamais à la hauteur de son ambition, lorsqu’il daigne parler, c’est de l’argent, des richesses dont il jouira un jour. Selon les témoignages recueillis, il se repaît déjà à cette époque de lectures à sensations et de faits macabres relatant des actes criminels. Dans le même temps, une passion le saisit pour la chimie et il installe un petit laboratoire qui occupe son temps plus que de raison.


Fin 1868, il part pour la capitale afin d’installer de nouvelles machines vendues par son père à un industriel parisien. Il trouve un logement à Pantin, aux Quatre-Chemins, et il y reste jusqu’en mai de l’année suivante. Peu de temps plus tard, il est à Roubaix pour une deuxième installation qui lui permet de faire la connaissance de la famille Kinck. Si l'épouse Kinck, Hortense, est une bourgeoise roubaisienne qui élève six enfants et est enceinte de six mois d’un septième, Jean Kinck se trouve être un compatriote originaire de Guebwiller. Pour un jeune homme de 20 ans à peine, Kinck est un modèle dans le métier : à force de sérieux et d’habileté, il est passé d’ouvrier à chef d’atelier, puis patron d’un bel établissement de filature qu’il fait aujourd’hui prospérer.


Pourtant, les deux sont des hommes insatisfaits. Kinck rêve de compléter une belle fortune avant de se retirer dans son pays natal. Troppmann, de son côté, impatient de réussir et mesurant le parcours professionnel de son nouvel ami, ne le trouve certainement pas assez rapide. Le premier est attiré par l’argent – sa femme aussi – mais il a une vie rangée. L’autre est cupide et dénué de tout scrupule. La connivence entre un homme d’âge mûr rompu aux affaires et un jeune homme tout juste sorti de l’adolescence a longtemps étonné leur entourage. Troppmann n’avait pas un visage spécialement sympathique mais son attitude nonchalante, son fort accent alsacien presque caricatural, son impassibilité – en réalité, son absence d’émotion – lui donnent l'« air bonhomme » d’un garçon réfléchi et parviennent à inspirer confiance, et surtout, Troppmann est un imaginatif qui va embarquer dans son délire une famille pourtant aisée, pragmatique et circonspecte.


Quand le jeune Alsacien retourne au pays, on peut penser, d’après les dépositions, que les deux compères sont convenus de deux objectifs : le garçon cherchera une propriété alsacienne pour la retraite de Jean Kinck et devra s’entendre avec son père pour qu’il puisse exploiter ses brevets à l’étranger. Pour ce dernier point, il faut au départ une mise financière importante et Troppmann promet pour l’obtenir de trouver rapidement un moyen auquel, dès que possible, il ne manquera pas d’associer Kinck, qui ne se doutera jamais qu’il en serait le principal créancier.


Une semaine environ après le retour du jeune homme à Cernay, le père Kinck annonce à sa famille, non sans quelque mystère, qu’il part pour affaires en Alsace, et qu'il en profitera pour rendre visite à sa sœur de Guebwiller, qu’il a prévenue par un courrier (courrier qui sera chronologiquement déterminant pour les enquêteurs).


Le 24 août 1869, Kinck arrive en gare de Bollwiller où Troppmann l’attend. Ils commencent alors un périple secret qui finira sur la montagne d’Uffholtz. On sait, sur des aveux tardifs de Troppmann, qu’il a fait croire à Kinck, pour l’appâter, à la visite d’une fabrique clandestine de fausse monnaie. Au cours de cette randonnée, il fait boire un breuvage mortel de sa composition, à base d'acide prussique, à son malheureux compagnon dont il enfouit sommairement le corps dans cet endroit désert. Le cadavre du père sera le dernier à être retrouvé le 25 novembre. L’assassin avait pensé s’approprier les 5 500 francs que Kinck avait dit devoir emporter. Mais par prudence, il n’avait pas pris sur lui l'argent et Troppmann ne trouve sur le cadavre que 212 francs et une montre en or. C'est un premier contretemps, mais l’assassin possédait désormais les papiers d’identité de sa victime et deux chèques.


Troppmann revoit donc son plan et écrit à l’épouse, « sous la dictée de Jean blessé à la main » pour qu’elle retire auprès de leur banque le montant des chèques et expédie l’argent à la poste de Guebwiller. Le mensonge est grossier, mais l’épouse, qui a été tenue dans une complète ignorance par son mari, s’exécute. Nouvelle déception pour Troppmann qui est trouvé trop jeune pour récupérer le mandat à la place d’un homme supposé d’âge respectable et doit prouver une identité qu’il ne peut assumer (il avait tenté de se faire passer pour le fils Kinck). Au lieu de se volatiliser tout de suite enrichi, le meurtrier est contraint d’imaginer une tout autre stratégie : il va faire appel à Gustave, le fils aîné qui va sur ses seize ans.


Troppmann continue de mener le jeu. Il s’installe à Paris, où le père Kinck se trouve fictivement, et écrit une lettre à la famille toujours sous la prétendue dictée du père de famille, par laquelle il obtient que le jeune Gustave parte pour Guebwiller récupérer l’argent. Afin d’écarter les soupçons, Jean, dont Troppmann tient toujours la plume, leur parle d’un gain mirifique d'un demi-million de francs gagné grâce à son associé ; puis, d'un ton enthousiaste et optimiste, donne plein pouvoir à son jeune ami. Troppmann a désormais les coudées franches et s’impose comme l’homme de confiance.


Le 5 septembre, Gustave arrive à Guebwiller où sa présence rassure sa famille alsacienne. Le 15, le garçon qui est parti trop vite sans procuration authentifiée et qui, sur place, s’impatiente à l’attendre, annonce brusquement qu’il s’en va retrouver son père à Paris par le train. Troppmann est à la réception mais doit constater avec une rage rentrée que le fils n’a toujours pas l’argent. Gustave envoie donc de l’hôtel un dernier télégramme invitant sa mère à les rejoindre dans la capitale, avec « tous les papiers ». L’enfant que Troppmann conduit maintenant vers son père, ou plutôt vers le même funeste destin, ne lui est plus utile. Il l’enterre déchiqueter au couteau près du « champ Langlois ».


La famille (excepté le dernier enfant mis en nourrice) qui a répondu confiante à l’appel du fils aîné est arrivée en avance à l’hôtel parisien, mais ne trouvant personne, la mère décide, au lieu d’y attendre sagement son mari, de revenir à la gare pour ne pas manquer le rendez-vous avec leur assassin. Ils prennent tous ensemble la route en voiture de louage pour arriver à la plaine de Pantin et enfin retrouver le chef de famille qui y habiterait maintenant, un peu à l'écart, une nouvelle résidence. Il faut beaucoup d’aplomb et de bagout au meurtrier pour maintenir en confiance la mère et ses cinq enfants en pleine nuit et dans un endroit désert. Celle-ci et les deux plus jeunes sont égorgés, les trois derniers étranglés et tous achevés à coups de pelle, certains enterrés encore vivants.


Le 20 septembre, un cultivateur nommé Jean-Louis Auguste Langlois, venant de La Villette pour bêcher son champ au lieu-dit du Chemin Vert, près des Quatre-Chemins, à Pantin, voit des traces inaccoutumées dans l'herbe d'un champ voisin qu’il avait pris en chemin de traverse : ces traces le mènent à un coin du champ et s'arrêtent à une sorte de tranchée de quelques mètres de long, surmontée d'un petit monticule de terre. Langlois surmontant son angoisse, creuse le centre du monticule à l'aide de sa bêche et voit apparaître un mouchoir maculé de sang frais puis un bras d'enfant. Continuant de creuser avec ses mains, il met au jour une tête d’enfant ensanglantée. Le cultivateur court appeler la police de Pantin qui dépêche un commissaire et un médecin légiste. Dans les heures qui suivent, la fouille systématique par les policiers permet de retrouver six corps, une fillette de 2 ans, quatre jeunes garçons (âgés de 8, 10, 13 et 16 ans) et leur mère. Les cadavres mutilés (visages décomposés, yeux exorbités, intestins transpercés pour la petite fille Marie) ensevelis dans une fosse sont tous rapidement identifiés par leurs vêtements. Les instruments du crime, une pelle ensanglantée et des liens, sont enterrés tout près.


La découverte fait grand bruit. Dès le 21 septembre, on trouve un cocher de fiacre qui a conduit Troppmann et la famille Kinck de la gare du Nord sur le lieu où elle a été massacrée. La police doit pister Troppmann jusqu'au Havre d’où il projette de s’embarquer pour l’Amérique. Son attitude de traqué le trahit lors d’un contrôle de routine par le gendarme Ferrand qui surveille les resquilleurs et qui est, bien entendu, informé du sinistre fait divers. Le suspect qui a des réponses embarrassées préfère prendre la fuite dans le port. Ferrand qui le poursuit le retrouve entre deux eaux et alerte un calfat nommé Hauguel qui, sachant nager, plonge et le repêche. Après la découverte sur lui de toute sa correspondance, de divers papiers et objets volés sur ses victimes, Troppmann est désormais à la merci de la justice.


L’enquête, menée par Antoine Claude, chef de la Police de Sûreté de 1869 à 1875, permet d'identifier les victimes grâce à une étiquette d'un vêtement qui correspond à un tailleur de Roubaix ayant fabriqué les vêtements des enfants Kinck. Le commissaire pense initialement que le père et le fils aîné ont tué toute la famille puis suspecte Troppmann, son signalement avait été donné par un cocher du fiacre qu'il avait pris pour conduire à Pantin Madame Kinck et ses enfants. Antoine Claude remonte peu à peu l’historique et la chronologie des huit meurtres avec un maximum de clarté, grâce à la correspondance des protagonistes et beaucoup de hasards. Les lettres échangées entre Kinck et sa famille, ignorées de Troppmann et tardivement retrouvées, affaiblissent son alibi.


Le problème de l’instruction qui ne doute jamais de la culpabilité de Troppmann, est de trouver les preuves accablantes. L’assassin qui se dit un complice obligé, rejette autant qu’il peut la culpabilité sur les « absents » Jean et Gustave Kinck, mais après la découverte à Pantin, le 26 septembre, par un garçon-boucher, du corps de Gustave, jusque-là donné par lui comme complice, l’accusé doit faire croire que le père a dû éliminer son dernier témoin.


Le courrier et les témoignages permettent de reconstituer le fameux séjour alsacien de Kinck avec son compagnon. Les recherches en Alsace sont activées de plus belle dans la région de Wattwiller et de Cernay mais le champ est vaste.


Troppmann semble jouer avec les policiers de son imagination aiguë qui s’adapte à tous les rebondissements. Il est difficile de dire si c’est la naïveté du jeune homme qui va le confondre, ou sa forfanterie ou, encore, un espoir fou que l’aveu lui amènerait la clémence ou qu’il serait ramené sur les lieux du crime avec l’intention de s’échapper. Le commissaire Claude lui ayant fait croire que les policiers avaient retrouvé le corps de Jean Kinck, Troppmann finit par avouer le 12 novembre et indique l'emplacement de ce corps qui est retrouvé dans les ruines d’Herrenfluch. Désormais, il est, aux yeux de la justice, l’unique assassin.


Il parait devant la Cour d'assises du département de la Seine, le 28 décembre 1869. Il y a foule dans la salle d'audience, les gens s'étant battus pour obtenir des billets de faveur qui réservent des places sur les bancs des stalles. Bien que défendu par l’un des ténors du barreau, Charles Lachaud, il est condamné à la peine capitale le 30 décembre. Troppmann est conduit en camisole de la Conciergerie à la Prison de la Roquette le 31.


Son pourvoi en cassation et son recours en grâce ayant été rejetés, il est amené le 19 janvier suivant devant l’échafaud, le visage « vieilli de trente ans » mais sans larmes. On se bouscule pour assister au spectacle, des personnalités (Victorien Sardou, Maxime Du Camp, Ivan Tourgueniev de passage à Paris) ayant obtenu des cartes de faveur pour pouvoir pénétrer dans la prison. Troppmann, calme jusque-là, a soudain un dernier sursaut de révolte, se débat, parvient à faire sauter les sangles qui le maintiennent et lutte avec les aides qui peinent à le mettre sur la bascule, et l’exécuteur Jean-François Heidenreich doit lui maintenir avec force la tête sur la demi-lune. Selon la légende, le condamné parvient à un dernier effort avant que le couteau tombe : mordre la main gauche de son bourreau et presque lui sectionner l'index, faisant dire à ce dernier « Sale grenouille, ça a été dur ».


Est demeurée la question d’éventuels complices.


La médecine légale qui a étudié les coups donnés aux victimes, a admis la possibilité d’un seul homme et la Cour a rejeté l’hypothèse d’une quelconque complicité. Cependant, comme argumentera longuement son défenseur, il demeure douteux qu’à Pantin, Troppmann – qui a lui-même raconté en prison n’avoir jamais été seul et être un affidé à une secte secrète – ait eu le temps de tuer six personnes sans éveiller l’attention du voisinage ou du cocher qui les avait amenés de nuit ; et surtout sans paniquer la mère et les petites victimes toutes tuées sur place et en deux fois – il est revenu au coche chercher les trois derniers garçons – sans frayeur ni poursuite apparente et en quelque vingt minutes seulement ; puis dissimuler suffisamment le charnier, une fosse longue de trois mètres, éloignée de six cents mètres de la route, et qu’en regard de ce travail de longue haleine, l’on peut tout juste croire avoir été creusée d’avance, mais l’énergie surhumaine de l’individu a sans doute convaincu. Troppmann ne donnera jamais (ou n’aurait pu donner) les noms de ses complices auxquels il fit souvent allusion.


Pour Antoine Claude, le chef de la Police de sûreté, à qui nous devons la plupart des détails de l’affaire, il ne fait aucun doute qu’il y eut des complices : deux guetteurs et deux aides, mais ce sont des intuitions et des soupçons de policier expérimenté, nourris de petits faits, peut-être vrais mais improbables, et surtout Claude compare trop cette affaire à une précédente. Il reparaissait dans ses propos l’idée répandue d’un gang de faux-monnayeurs, de ceux qui, à l’époque, s’étaient effectivement multipliés en Alsace, le long de la frontière franco-allemande, et même celle d’un réseau d’espionnage allemand (nous sommes à la veille de la guerre franco-prussienne), dans une ténébreuse affaire d’État que les hautes autorités auraient vite étouffée. Selon lui, Jean Kinck ayant surpris le projet allemand d'invasion, et peut-être même dérobé des documents s'y rapportant, aurait été supprimé pour cette raison. Troppmann n'aurait été qu'un tueur à la solde des Allemands. Le reste de la famille Kinck aurait été éliminé uniquement pour assurer le secret de toute l'entreprise. Le principal argument de M. Claude réside dans sa conviction qu'il était matériellement impossible que Troppmann eût agi seul à Pantin ; il y aurait eu complot, les meurtres impliquant cinq participants commandités par les Services secrets allemands.

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CHARLOTTE CORDAY

Le massacre à Pantin

20 Septembre 1869, Troppmann laisse six cadavres dans un champ. Retour sur les faits marquants de cette affaire…


En ce temps-là, il y avait encore des cultivateurs à la Villette. Le 20 septembre 1869, l’un d’eux, Jean Langlois, se met en route pour bêcher un champ qu’il possède dans la plaine d’Aubervilliers, au lieu-dit le Chemin-Vert : c’est aujourd’hui le quartier des Quatre-Chemins, près de la gare de Pantin. Le brave Langlois remarque une fosse récemment retournée, dans laquelle apparaît un linge ensanglanté. Intrigué, le paysan creuse quelques instants, ce qui lui suffit de déterrer le corps d’un enfant couvert de sang. « Terrifié, il court chercher le commissaire de Police, qui arrive accompagné d’un médecin. Un homme de bonne volonté se présente pour opérer les fouilles, et bientôt l’on voit retirer du monticule de terre fraîchement remuée six cadavres. C’étaient les corps abominablement criblés de coups de couteau d’une mère et de ses cinq enfants », résume un canard de l’époque, autrement dit l’un de ces feuilles à sensation imprimées et grossièrement illustrées dont raffolait le petit peuple. Car ce sextuple assassinat suscite d’emblée une intense production éditoriale. Le Petit Journal, qui suit l’affaire comme un feuilleton, va multiplier son tirage par six au fil des rebondissements. La France du Second Empire finissant se passionne pour « Crime de Pantin » et son auteur., « l’assassin d’une famille entière ». Celui-ci s’est fait remarquer, une semaine avant la découverte des corps, à l’hôtel voisin de la gare. Agé de 20 ans, avec un visage ingrat et un fort accent alsacien, il ne passe pas inaperçu, d’autant qu’il est « vêtu d’un costume en étoffe de fantaisie ».  À l’hôtelier, il a déclaré s’appeler Jean Kinck, mécanicien, rue de l’Alouette, à Roubaix. Mais l’enquête, rondement menée par Antoine Claude, le chef de la Sûreté, montre bientôt qu’il n’en est rien : Kinck est le nom des victimes, que l’assassin n’a pas craint d’usurper, il est d’ailleurs un familier de la famille Kinck et se nomme Jean-Baptiste Troppmann.